Le cénotaphe de Joseph VILLAUDY

A Vasselay, sur le chemin de la mémoire.

 Chargement de l’article en entier Vous pouvez télécharger ici (fichier PDF)

document PDF

A la recherche des traces laissées par un poilu et sa famille.

cenotaphe En cette année commémorative du centenaire de la première guerre mondiale, je vous propose de découvrir ou     redécouvrir, sur la commune de Vasselay, un petit monument méconnu et tombé dans l’oubli.

Il est pourtant bien visible, élevé au lieu-dit Le Buisson, le long de la route de Méry-es-Bois à l’intersection de la route de St Georges sur Moulon.

Qui se souvient et qui peut dire aujourd’hui ce qu’il commémore ?

En s’approchant du cénotaphe, on aperçoit quelques traces d’une inscription gravée dans la pierre. Avec le temps, elle est devenue peu lisible, mais dans les années 1970 on pouvait lire sans trop de difficultés :

 

Le cénotaphe élevé à la mémoire de François-Joseph VILLAUDY Photo de M. Jean-Luc MAILLET

 

« A LA MEMOIRE – DE – JOSEPH VILLAUDY – TOMBE AU CHAMP D’HONNEUR – DISPARU A DOUAUMONT – LE 26 FEVRIER 1916 – A L’AGE DE 34 ANS – PRIEZ POUR LUI »

Qui était Joseph VILLAUDY dont le nom est également inscrit sur le monument aux morts de la commune ?

Sa famille s’est éteinte sans descendance et sans laisser d’archives familiales. C’est donc en explorant les archives départementales, communales, paroissiales et militaires que j’ai pu retracer cette chronologie familiale.

.François-Joseph VILLAUDY, pour l’état civil, naît le 27 /09/ 1881 à Vasselay. Cinq jours plus tard, il est baptisé par l’abbé Etienne Casimir LEBEAU (1830-1889) curé de la paroisse (1861-1883).

Ses parents sont tous deux originaires de St Martin d’Auxigny. Son père, Etienne VILLAUDY, est né le 29/12/1844 et sa mère, Marie Magdeleine BERTHIER, est née le 12/10/1853. Ils se sont mariés à Vasselay le 22/06/1880 et sont domiciliés dans cette commune au lieu-dit Le Buisson, hameau situé à cheval le long de la route de Méry-es-Bois à 2,8 Km du bourg en direction du village de La Rose. Ils sont propriétaires de leur exploitation agricole sur laquelle ils travaillent, aidés de 2 ou 3 domestiques. François-Joseph n’a pas encore 4 ans quand sa sœur, Marie Louise Armantine, pousse son premier cri le 23/08/1885.

Son père, siégera sans discontinuer, jusqu’à son décès, pendant 33 ans au sein du conseil municipal de Vasselay. Elu pour la première fois le 4/05/1884, il sera réélu successivement pendant 7 mandats.

Le 9/07/1899, à la suite du décès du 1er adjoint, M. Gilbert TROUVE, il sera élu 1er adjoint et réélu à ce même poste lors des élections suivantes du 6/05/1900.

Le 13/11/1902, le maire, M. DUBOIS DE LA SABLONNIERE, qui a protesté contre la laïcisation qu’il juge contraire aux intérêts et aux sentiments de la population est révoqué. Il est remplacé le 30/11 par M. Etienne VILLAUDY qui occupera le poste de maire jusqu’aux nouvelles élections du 1/05/1904.

Le 3/05/1898 vers 9h du matin, alors qu’ils sont partis à la foire de Bourges et pendant qu’un orage de grêle éclate, un incendie se déclare dans leur grange qui brûle entièrement.

 

Quand la mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914

François-Joseph n’a que 32 ans. Toujours célibataire, il habite chez ses parents et travaille avec eux sur l’exploitation agricole.

Soldat de la classe 1901, il a effectué ses 3 ans de service militaire au 152e RI de Gérardmer du 16/11/1902 au 23/09/1905. Sur sa fiche, il est précisé que sa taille est de 1m 67, et que son degré d’instruction a été classé dans le niveau 3 ce qui veut dire qu’il sait lire et écrire.

Passé dans la réserve, c’est à ce titre qu’il est affecté au 95e RI de Bourges qui forme avec le 85e RI de Cosne-sur-Loire la 31e brigade d’infanterie, forte d’environ 7000 hommes.

Le 4 août, celui qui était appelé à succéder à son père à la tête de l’exploitation agricole, abandonne la moisson en cours et fait ses adieux à sa famille pour rejoindre son affectation à Bourges. Le 6 août le 95e RI quitte ses quartiers pour se diriger vers la Lorraine, mais François-Joseph reste au dépôt. Il ne rejoindra son régiment, dans la zone des armées, que le 22/07/1915 où il sera versé à la 6e compagnie du 2e bataillon.

 

Nous sommes en février 1916 dans le secteur de Verdun.

La guerre entre dans sa deuxième année, c’est l’hiver, il neige et le thermomètre descend à moins vingt degrés.

Le 21, après un bombardement d’une violence inouïe qui dure neuf heures, l’armée allemande qui a massé une dizaine de divisions au nord de Verdun en lance six, dans l’après midi,  à l’assaut des positions françaises tenues par deux divisions, les 51e et 72e, dont les régiments de première ligne ont été en partie anéantis par le déluge d’acier. C’est le début de la bataille de Verdun qui ne se terminera qu’en décembre 1916.

Au repos dans la vallée de la Meuse, la 31e brigade reçoit l’ordre de faire mouvement. Le jeudi 24 en fin de journée, après avoir parcouru à marche forcée une cinquantaine de Km en 36 heures, elle se positionne près de Douaumont. Le 25 vers 4h du matin le 1er bataillon du 95e RI passe à l’attaque suivi du 2e bataillon. Pendant toute la journée, le front est soumis à un bombardement ininterrompu de tous calibres et d’une extrême violence. Les 2e et 4e bataillons de chasseurs à pied ainsi que le 1er bataillon du 95e RI sont anéantis. Les allemands progressent et s’emparent sans combat du fort de Douaumont. A la tombée de la nuit, les fantassins français qui n’ont toujours pas mangé ni dormi depuis deux jours, sans liaisons avec l’arrière et sans soutien de l’artillerie, ont fait face à l’avancée des assaillants. Le lendemain, les survivants aidés par des tirailleurs arrêtent encore l’offensive allemande au milieu d’un déluge de feu effroyable, supportant attaques et contre-attaques incessantes dans des corps à corps furieux. Le samedi 26, à partir de 18h, des éléments du 110e RI commencent à relever la brigade qui redescend le 28 sur Verdun. En 48 heures de combat, le 85e réduit à 2 bataillons a perdu 1300 hommes et 23 officiers et au 95e 700 hommes sont hors de combat. Quelques jours plus tard, la brigade sera citée à l’ordre de l’armée pour avoir été, pendant deux jours, le bouclier de la France.

C’est au cours des combats de la journée du 26 février que François-Joseph est tué. Il avait 34 ans.

Son corps ne sera jamais retrouvé. C’est pourquoi, en l’absence de dépouille, le décès ne pouvant être constaté, il faudra attendre le jugement du tribunal civil de Bourges du 5/01/1922 pour que son acte de décès soit établi et transcrit le 16/01/1922 sur le registre des décès de la commune de Vasselay.

L’annonce officielle de la mort d’un soldat disparu n’intervenant pas rapidement, on ne sait pas quand la famille a été informée de sa disparition.

A peine neuf mois plus tard, son père s’éteint à l’âge de 72 ans le 11/11/1916. Le Conseil municipal en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la commune décide de ne percevoir aucun droit pour le corbillard qui a servi à conduire le corps au cimetière de St Martin d’Auxigny. Sa fille, très touchée par cette décision, remettra au maire un don en espèces pour le bureau de bienfaisance.

 

C’est Marie Louise Armantine qui, pour honorer la mémoire de son frère, fera élever après la guerre le cénotaphe. Entouré d’une grille en fer et surmonté d’une croix, il est orné de la branche de laurier, de la croix de guerre et de la médaille militaire.
Les années passent.

Marie Louise Armantine, âgée de 47 ans, se mariera à Vasselay le 14/09/1932 avec M. Ursin ASSADET, 54 ans, de Menetou Salon.

Sa mère décédera deux mois plus tard le 27/11/1932 à 79 ans.

Le 28/01/1935 M. Ursin ASSADET sera pour un an le nouveau bâtonnier de St Vincent.

Il décédera le 25/09/1942 à l’âge de 64 ans.

Restée seule et sans descendance, Marie Louise Armantine fera de son beau-frère, le chanoine Arthur Alexandre ASSADET, né le 25/11/1881 à Menetou Salon, curé de St Pierre le Guillard à Bourges, son légataire universel auquel elle lèguera toute sa fortune et ses biens. Elle se retirera ensuite aux Labbes à St Martin d’Auxigny où elle décédera à l’âge de 63 ans le 13/09/1948.

Quatre ans plus tard le Chanoine ASSADET, âgé de 70 ans, décédera le 5/01/1952.

Après avoir vécu et travaillé à Vasselay les membres de la famille VILLAUDY ASSADET reposent dans leur terre ancestrale au cimetière de St Martin d’Auxigny.

François-Joseph,
– Un, parmi les 8,5 millions de mobilisés.
– Un, parmi les 1,4 millions de morts pour la France (chiffre arrondi et retenu).
– Un, parmi les 250 000 disparus.
– Un anonyme parmi des millions d’anonymes qui ont fait leur devoir.

 

Après sa disparition et celle de son père quelques mois plus tard, la mère et la fille, dont on ne peut mesurer le chagrin, se retrouvent seules pour diriger l’exploitation agricole. Elles doivent apprendre à vivre et à travailler sans les hommes, sans la force de leurs bras et aussi sans les chevaux qui ont été réquisitionnés pour le front. Elles auront à faire face à beaucoup de difficultés pour assurer le quotidien de la ferme et l’exécution de tous les travaux agricoles.

La disparition de François-Joseph, sans sépulture, laisse non seulement cette famille endeuillée mais aussi sans lieu de recueillement et sans tombe à fleurir. On peut penser que sa sœur, en décidant de lui faire élever ce cénotaphe, près de la maison familiale, sur une parcelle de leur terre, qui était son lieu de travail, a voulu offrir à sa famille ce lieu qui lui manquait.  En choisissant une parcelle située à l’intersection de deux routes, dans un endroit passager, on peut aussi penser qu’elle a voulu y associer la population des alentours, dans un hommage collectif qui honore la mémoire de ses enfants morts pour la France.

Dans sa dimension locale, ce monument érigé pour redonner une identité à ce frère disparu et aussi pour conjurer l’oubli nous invite au devoir de mémoire. Il nous incite à rendre hommage à tous ceux qui ont combattu lors de cette grande guerre, et plus particulièrement aux enfants de Vasselay dont 31 ne sont pas revenus de l’enfer (pour une population, à l’époque, d’environ 730 habitants).

L’élévation d’un cénotaphe à la mémoire d’un soldat de la grande guerre est assez rare dans notre région. A l’heure de ce centenaire, il semble donc essentiel de tout mettre en œuvre pour préserver et entretenir ce témoin qui fait partie du patrimoine de la commune.

On doit à M. Jean-Luc MAILLET, de Saint Martin d’Auxigny, de pouvoir redonner un visage à ce poilu de chez nous. Il est l’auteur d’un ouvrage de plus de deux cents pages « MORTS POUR LA FRANCE 1914-1918 Saint  Martin d’Auxigny Saint Georges sur Moulon » et c’est au cours de ses recherches qu’il a retrouvé un exemplaire de la carte mortuaire portant en médaillon le portrait de François-Joseph dans sa tenue du 95e.

villaudy

François-Joseph VILLAUDY

Médaillon de la carte mortuaire

Cette recherche s’appuie sur la consultation des archives papiers suivantes :

les registres de délibérations du conseil municipal de Vasselay, les registres paroissiaux de Vasselay et St Martin d’Auxigny, et les archives diocésaines.

Et, sur Internet, la consultation des archives numérisées : archives départementales, mémoire des hommes, le journal de marche et opérations du 95e (JMO) et l’historique de ce régiment.

Remerciements :

M. Jean-Claude GORDET qui m’a remis les extraits des généalogies des familles VILLAUDY et ASSADET.

M. Jean-Luc MAILLET, fin connaisseur de la grande guerre, pour son aide, ses conseils et la communication de plusieurs documents dont la copie de la carte mortuaire de François-Joseph, la carte des positions de la 31e brigade et la photo du cénotaphe.

JP TROUVE

Les cookies assurent le bon fonctionnement du site. En utilisant ce dernier, vous acceptez l'utilisation des cookies J'accepte